Le bazar des pronoms personnels en vietnamien

C’est de notoriété publique, le français est une langue magnifique, mais sacrément difficile à maîtriser. Entre les divers accords en genre et en nombre, la pléthore de temps verbaux disponibles et toutes les « exceptions » qui existent (oui oui, « avoir » qui s’accorde avec le COD s’il est placé avant mais pas après, je pense à toi !), on fait tous énormément beaucoup quelques erreurs d’orthographe, de conjugaison ou de grammaire. D’ailleurs, vous devez voir pas mal de coquilles sur ce blog si vous avez l’œil, même si j’essaye de limiter la casse au maximum. Malgré ces difficultés techniques, j’ai découvert que nos pronoms personnels français étaient relativement simples et compréhensibles par rapport aux pronoms personnels vietnamiens !

Dis-moi, tu peux me rappeler ce qu’est un pronom personnel ?

Comment ne pas le faire si c’est demandé si gentiment ! Alors pour la faire courte, les pronoms personnels permettent d’identifier des personnes ou des biens dans une discussion. En français, on parle donc des fameux « je, tu, il/elle, nous, vous, ils/elles ». J’ai bien dit « relativement » simple, puisqu’on a quand même les accords en genre et en nombre à prendre en compte. De plus, on retrouve le « on » qui se conjugue à la troisième personne du singulier, comme un « il/elle », mais qui s’utilise en réalité comme un « nous ». Pourquoi faire simple quand on peut faire bien plus compliqué ?

Comprendre la logique des pronoms personnels vietnamiens

Même en tenant compte de ces petites subtilités de la langue française, je vous assure que nos pronoms personnels sont de loin beaucoup plus accessibles que les pronoms personnels en vietnamien. Ici, lorsque l’on communique avec quelqu’un, il convient d’évaluer le genre de notre interlocuteur et l’écart d’âge qu’il y a entre nous. Dit comme ça ce n’est déjà pas facile, mais ne vous inquiétez pas, nous allons corser le tout. L’équivalent de notre couple « je/tu » serait donc tôi/bạn, ou sa version familière tao/mày, qui est à proscrire. Même si c’est séduisant sur le papier, ce couple de pronoms n’est en réalité utilisable que si la personne a le même âge que vous (soit … Jamais !), et il est plutôt perçu comme formel et froid. Mais alors, comment pouvons-nous identifier les personnes dans une discussion sans avoir de « je » et de « tu » ? Bienvenue dans un univers parallèle duquel vous ne ressortirez pas indemne !

Différence d’âge approximativePronom MasculinPronom Féminin
Beaucoup plus jeune que vous (> 50 ans)cháucháu
Beaucoup plus jeune que vous (> 30 ans)cháucháu
Plus jeune que vous (> 10 ans)emem
Plus âgé que vous (> 10 ans)anhchị
Plus âgé que vous (> 30 ans)bácbác
Plus âgé que vous (> 50 ans)ông
Quelques exemples des pronoms personnels en vietnamien selon l’âge et le genre de votre interlocuteur

Ce tableau est bien sûr incomplet et l’écart d’âge est donné à titre indicatif, mais il reflète un peu la complexité des pronoms personnels en vietnamien. Malheureusement, pour trouver le couple de pronoms à utiliser avec notre interlocuteur, il faut lire dans plusieurs lignes de ce tableau. Si vous êtes plus jeune que lui, automatiquement la personne est plus âgée que vous. Ainsi, votre pronom se trouve dans les premières lignes du tableau tandis que le sien est à chercher dans les dernières lignes. À première vue, ça a l’air plutôt évident, mais en réalité c’est une sacrée galère ! Posons-nous sur quelques exemples pour y voir un peu plus clair :

  • Vous êtes un garçon, et vous parlez avec une fille un peu plus jeune que vous : vous êtes anh => elle est em
  • Vous êtes un garçon, et vous parlez avec une fille un peu plus âgée que vous : vous devenez em => elle est chị
  • Vous êtes une fille, et vous parlez avec un homme beaucoup plus âgé que vous (>50 ans) : vous êtes cháu => il est ông
  • Vous êtes une fille, et vous parlez avec un garçon du même âge que vous : vous êtes tôi => il est bạn. Par contre, lorsqu’il vous répond, il devient tôi et vous devenez bạn (exactement comme notre je/tu). Généralement dans ce cas de figure, on préfère garder le couple em => anh, c’est beaucoup moins froid !

Jusque là tout va bien, n’est-ce pas ? Plus que l’écart d’âge, ce système est en fait basé sur la « hiérarchie familiale », c’est-à-dire sur la position de votre interlocuteur par rapport à vous s’il était dans votre famille. Les pronoms personnels désignent parfois le « rôle » d’un membre de votre famille, comme ông qui signifie grand-père et qui veut dire grand-mère. Après tout, le peuple vietnamien n’est qu’une seule et grande famille !

Ainsi, le jeu consiste à évaluer le rôle qu’aurait l’interlocuteur dans votre famille. En d’autres termes et pour faire simple : il faut se demander si la personne a l’âge de votre grand-père, de votre oncle, de votre grand frère, etc. Il existe plein d’autres variations de pronoms, pour désigner par exemple une tante plus jeune que vos parents (), ou un oncle plus jeune qu’eux (chú). Bref, vous voyez un peu pourquoi je parlais de bazar des pronoms dans le titre de cet article.

Le problème, c’est que ces pronoms sont très importants lorsque l’on discute avec un Vietnamien, puisqu’ils hiérarchisent les personnes entre elles. Ils sont donc porteurs d’une certaine forme de politesse, et il serait fortement dommageable de se tromper dans leur utilisation. En gros, l’utilisation du mauvais pronom pourrait revenir à vieillir une personne dans un sens, ou à ne pas respecter son ainé dans l’autre. En français, on peut comparer cela à une erreur dans l’utilisation du tutoiement/vouvoiement d’une personne, bien que ce soit diablement plus impoli en vietnamien qu’en français. Ici, l’erreur de pronom se perçoit comme une véritable insulte !

Liens familiaux et pronoms personnels vietnamiens

Là où la chose tourne au vice, c’est lorsque vous discutez avec un membre de votre famille. Attention, on part sur un délire de haut niveau, alors attachez bien vos ceintures ! Pour prendre un exemple concret, mon beau-frère, c’est-à-dire le mari de la petite sœur de ma femme, est plus âgé que moi. Si on met le lien familial de côté et que l’on se reporte au tableau ci-dessus, je suis em et il est anh. Si vous avez suivi l’article jusqu’ici, facile. Sauf que ma femme est plus âgée que la sienne (bah oui, vu que c’est sa petite sœur, c’est logique). Donc si on se représente un « arbre généalogique familial », j’apparais avant lui dans « l’ordre chronologique » puisque je suis le mari de la plus âgée des sœurs : je deviens donc son anh, et il devient mon em. Les rôles sont en quelque sorte inversés par rapport à ce dont on pouvait s’attendre, à cause de notre « positionnement relatif » au sein de la famille.

J’ai utilisé l’exemple avec mon beau-frère car j’ai à peu près compris le pourquoi du comment on inverse, ou tout du moins je le crois. Par contre, dès que l’on touche aux oncles et aux tantes, ou que l’on ajoute des subtilités comme des mariages qui viennent modifier votre ordre dans la « hiérarchie familiale » … Je suis encore aujourd’hui complètement perdu, c’est dire. Plus que l’écart d’âge, c’est la position dans la famille qui prend le pas pour déterminer le couple de pronoms à utiliser. Ainsi, au fil des générations, il se peut que des personnes bien plus âgées que vous puissent être vos neveux, vos nièces ou vos petits cousins.

À travers ces exemples, vous percevez peut-être toute la difficulté qu’a un étranger lorsqu’il se confronte aux pronoms personnels vietnamiens, alors même qu’il s’agit d’un point critique dans les relations sociales au Vietnam. Pour dire « il/elle » en parlant de quelqu’un d’autre, c’est pareil : il faut réaliser la même analyse familiale/âge/genre, trouver le bon couple de pronoms et rajouter ấy derrière, par exemple anh ấy, em ấy ou bác ấy. On retrouve le même type de règle pour gérer le « nous » et le « vous », en ajoutant un mot en amont pour désigner le pluriel. Ainsi, lorsque je me trouve dans un groupe, notamment quand je suis dans ma belle-famille vietnamienne, je suis à la fois le anh de ma compagne, le em de certains cousins, le cháu de mes oncles et tantes, et même le con de mes beaux-parents. C’est une petite gymnastique pour parler aux uns et aux autres, et je finis souvent par m’y perdre. De plus, à l’oral, il faut également veiller à la prononciation et à l’accent, comme dans tous les mots vietnamiens … Bref, c’est un véritable enfer pour les non-initiés !

Dans la plupart des cas, il est relativement simple de trouver les bons pronoms une fois qu’on a appris tous les couples. Quand la situation est trop compliquée, j’ai la chance de pouvoir utiliser le joker « demande à ma compagne », qui me souffle alors le bon pronom à utiliser. En dernier recours, je fais en sorte que mon interlocuteur prononce les pronoms en premier, pour voir quel couple il utilise. Il ne me reste plus qu’à bien écouter la réponse, et le tour est joué. Certes, cette technique ne fonctionne pas à tous les coups et je passe parfois pour un con, mais au moins, pas pour un malpoli. C’est la langue française qui doit être verte de jalousie devant une si belle complexité linguistique … Bon courage à tous ceux qui vont se confronter à ce problème !


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *